Daniel était un homme bon.
Quand il est venu rencontrer mon père pour demander ma main, mon père a dit oui ; il a compris que sa fille aurait une vie heureuse avec son futur gendre.
Daniel, c'était un appui indéfectible. Grâce à lui, j'ai eu accès à la fierté d'être femme. Il a su me rendre heureuse. On a cheminé ensemble durant plus de 62 ans ; dans les moments difficiles, je savais que je pouvais compter sur son écoute, sur son support. Ça a d'abord été lors de nos études. Ça allait de soi pour Daniel que j'avais comme lui, à parcourir le cursus universitaire.
Un jour d'examen, j'ai eu un problème d'auto. Affolée, je l'ai appelé, je lui ai demandé d'aller passer l'examen à ma place. Il a refusé, mais il est venu me reconduire jusqu'au local de l'examen. Finalement, tout s'est bien passé.
Avec le recul, je réalise qu'on a fait tout en double : les années d'externat, d'internat ; les années de spécialité ; l'important, c'était d'être ensemble.
Avec le support de Daniel, j'ai pu apprivoiser mes doutes quant à ma capacité d'être mère. Un des souvenirs les plus précieux que je garde de l'accouchement de mes enfants, c'est la voix de Daniel dans mon oreille, qui me redit les instructions de l'infirmière, du médecin qui s'occupaient de l'arrivée de nos fils.
Il aurait peut-être souhaité suivre l'exemple de ses parents qui ont eu 14 enfants... Comme l'important était, au plus près possible, que chacun de nous puisse suivre le chemin désiré, il a été heureux que notre famille compte trois enfants. Il a été un père fier de ses trois garçons. C'était primordial pour lui, que chacun d'eux puisse suivre son propre chemin, découvert peu à peu, au long des années.
Son amour pour ses enfants était aussi grand, à mon avis, que l'amour qu'il avait pour moi. L'arrivée de nos petits-enfants, ça a été comme des cadeaux. Daniel éprouvait du contentement à me voir jouer avec eux, à me voir m'occuper d'eux. Félix et Médéric se rappellent avec bonheur des « papillones » que grand-papa leur préparait pour le dîner du vendredi. Jusqu'à la fin, leurs noms étaient très présents pour lui, alors qu'à quelques reprises les derniers temps, il a pu brièvement montrer une certaine confusion quant aux noms de ses fils.
Dans sa belle-famille, il a connu deux beaux-frères et quatre belles-sœurs, car Madeleine faisait déjà partie de la famille.
L'atmosphère calme, confortable, en présence de ses beaux-frères, lui était déjà familière, ressemblant assez à ce qu'il connaissait déjà avec ses trois frères. Mais c'était autre chose avec ses belles-sœurs, qui rivalisaient, non en nombre (Daniel a eu dix sœurs), mais plutôt au niveau de la communication. En effet, ça discutait fort, de façon mouvementée, dans l'entourage des belles-sœurs. D'une certaine façon, il y retrouvait ce qu'il avait très bien connu à la maison familiale avec ses sœurs.
Comme son père, c'était un homme de famille. Les réunions familiales avec une trentaine de personnes et plus, à mesure que les années s'additionnaient, représentaient des dates importantes sur son calendrier. L'arrivée progressive des nombreux neveux et nièces, c'était de bon augure, à son avis, pour l'enrichissement familial. Sa disponibilité discrète mais toujours fiable a été constamment présente, tant au niveau de sa famille qu'au niveau de nos deux belles-familles.
Au niveau de son travail, ses obligations de psychiatre ont toujours occupé une place très importante dans sa vie. Le travail des professionnels qui faisaient équipe avec lui pour le soin des malades était une partie essentielle de son implication psychiatrique. Il les appréciait beaucoup. Il aimait ses patients qui, je pense, le lui rendaient bien.
Régulièrement, il me remplaçait pour les gardes à l'urgence. Il y connaissait plusieurs des personnes qui s'y présentaient. Semble-t-il qu'il était un des psychiatres les plus en demande à l'urgence, quand il travaillait à Albert-Prévost. Une collègue m'a raconté qu'un soir où elle attendait l'autobus dans le voisinage d'Albert-Prévost, elle a remarqué un homme qui attendait l'autobus lui aussi, et qui semblait ne pas bien aller ; en réponse à sa question, l'homme lui dit qu'il a perdu son psychiatre, Dr Perreault. À ce moment-là, Daniel était à la retraite depuis trois ans.
Ces dernières années, la terrible maladie qui l'affectait a fait en sorte que Daniel m'attendait. C'est vrai que j'ai malheureusement fait attendre beaucoup de monde, étant souvent en retard. Mais avec Daniel, c'était autre chose. Il m'attendait en général, sans irritation, sans impatience, je dirais presque avec sérénité. J'ai compris qu'il savait que je viendrais, que je serais là. Quand il me voyait, il disait « ah, tu es là ! » avec un petit sourire jusque dans ses yeux.
Deux mots de Nietzsche, que m'a suggérés Olivier, me parlent bien de Daniel.
« Les contradictions, les incartades, la méfiance joyeuse, la moquerie sont toujours signes de santé : toute espèce d'absolu relève de la pathologie. »
« Nous aimons la vie, non parce que nous sommes habitués à vivre, mais parce que nous sommes habitués à aimer. »